Pablo VERON parle du "Tango Nuevo"

par Robert  -  31 Janvier 2009, 11:27


Traduction de l’entretien de Pablo Veron avec Carlos Bevilacqua pour « el TANGAUTA »

Article paru dans le n° 170, décembre 2008, 13eme année de « el TANGAUTA »


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Carlos B : en musique comme en danse il semblerait que beaucoup aiment mélanger. Le mélange est il à la mode ? »


Pablo  : Oui, le mélange, la fusion sont à la mode, ce qui est nécessaire pour ouvrir des perspectives, mais moi je mélange sans perdre mes racines, le tango. J’ai pratiqué d’autres danses, mais j’ai choisi le tango parce qu’il m’attire beaucoup et qu’il s’est imposé à moi comme une priorité. J’ai étudié en profondeur d’autres danses : aux USA, le tap et le hip-hop (mot qui désigne en fait tout un mouvement culturel contenant de nombreux styles de danse), a CUBA les danses Cubaines,  ici (Buenos Aires) la danse contemporaine au Théâtre San Martin, le modern jazz, sans oublier les arts martiaux. Ajoutons mon apprentissage a l’Ecole Nationale de Danses.


Mais le tango c’est ma racine et j’ai toujours cherché a capter son essence même. Dans mes années d’apprentissage j’ai fréquenté de nombreux clubs, milongas et pratiques dans une recherche quasi archéologique, méthodique. Sin Rumbo (mon préféré) Pinocho, Estudiantes del Norte et d’autres maintenant disparus. J’ai beaucoup appris de Miguel Balmaceda, de Antonio Todaro, de Pepito Avellaneda, de Petroleo qui venait à la maison, et de beaucoup dont le nom m’échappe.


Egalement, avoir travaillé principalement avec Virulazo, mais aussi avec Gloria et Eduardo y Juan Carlos Copes dans « tango Argentino » m’a beaucoup apporté pour mon objectif principal, le tango sur scène qui soit à la fois authentique et scéniquement attractif.


Je crois qu’il vaut mieux mélanger lorsque l’on sait ce que l’on mélange. Aujourd’hui on lui « colle » de tout à ce pauvre tango : sans apprendre la salsa on lui ajoute des bras, sans apprendre le tap on lui envoie  des « zapateos » (frapper du pied sur le sol) que la fille regarde en se demandant que faire.  Pour trouver quelque chose de nouveau, on tombe dans le superficiel, la facilité presque autistique, tout cela parce que on apprend à penser la danse et non à la sentir.  La pensée est trop lente pour l’état qu’ il faut atteindre pour danser. 

Cette attitude d’absence, de « je suis en train de penser quelque chose d’important » tout en regardant ses pieds, ou « je suis relaché » si tu ne sais pas ce que tu es en train de faire, c’est comme une absence (« una  pose y una carencia »)  Tu peux le vérifier en le demandant aux bonnes danseuses qui « s’ennuient » quand on les conduit ainsi. Cela fait de la peine de voir ces jeunes gars « ensimismados », se contemplant eux mêmes, se privant ainsi de profiter de ces jeunesses  qu’ils ont en face d’eux. 


Carlos B : je suppose que tu parles du « Tango Nuevo » ?


Pablo :  Parler de tango nuevo comme danse est difficile parce que le nom même propose une division avec le passé et cela est discutable, relatif et trompeur.  Tango nuevo était la définition de la musique de Piazzola et lui copier le nom, comme si cela suffisait pour être son équivalent et ainsi affirmer une différence, ne me paraît pas correct.  C’est comme s’ils voulaient te faire croire qu’ils ont inventé le Tango. Alors ? que dansait-on avant ? Le tango, c’est le tango et toujours, depuis ses origines, il s’est transformé ; si chaque renovation avait été un nouveau tango, à ce jour nous aurions divers tangos nuevos. 


Le tango nous l’avons fait entre tous les danseurs de toutes generations ayant apporté quelque chose, et cela depuis maintenant plus de 100 ans. Ils ont pensé que le tango n’était propriété de personne et ils ne lui ont pas collé le drapeau « nuevo » , d’autant plus que le neuf n’est pas forcément mieux que le vieux ; de plus je ne crois pas que l’on puisse aller loin si l’on part du principe de nier ou s’opposer au passé.


Je reconnais à ce que l’on appelle le « tango nuevo » le mérite de se poser des questions, d’essayer d’expliquer le fonctionnement,  d’associer différemment les composantes, mais tout cela est à ses tous débuts (dans les couches) et conduit à pas mal de confusion.  Même s’il répond à une nécessité du marché et ce fait pensé comme une approche commerciale, il manque de fondements solides pour se pretendre « méthodologie ».

En fait, ceux qui croient danser « nuevo » ne font qu’utiliser majoritairement les élements de toujours. Les mouvements existaient déjà, dommage qu’ils ne le disent pas : « giros, ganchos, boleos, sacadas de l’homme et de la femme de tous cotés, cambios de direccion, arrastres, paradas, corridas, saltos, pasos cruzados, etc ..On m’a raconté l’autre jour que certains croient que les « giros » ont été inventé par les prophètes d’aujourd’hui ; les tours ont été inventés par Petroleo voilà plus de 50 ans.


Ce qui est véritablement nuevo c’est le commerce chaque jour plus important autour du tango,  à plusieurs niveaux. La danse se renouvelle depuis longtemps grâce à beaucoup de gens et se processus s’accélère depuis quelques années parce qu’elle est devenu un moyen d’existence intéressant.


Carlos B : tu ne penses pas que le tango nuevo genère des dynamiques nouvelles ?


La proposition de défier l’axe est intéressante, mais de fait, chaque trois pas qu’ils font, deux sont en dehors de l’axe ce qui parasite toute la danse et ce, depuis les premières classes. Ils se répètent inlassablement ces schémas, parce qu’ils les idéalisent comme étant à la mode, ce dont il résulte une danse monotone, prévisible et stéréotypée.  Ils dansent comme au son d’un métronome et non à celui d’un bon orchestre. Ce faisant, la danse de l’homme perd sa dynamique, présence et ce que j’appelle danser : se déplacer avec dynamisme, marcher, tourner, vraie vélocité, complexité variée.


Ce qu’il faut stimuler, et je le fais, ce que le danseur doit travailler : l’axe, pourquoi y prêter attention et comment l’utiliser, identifier une bonne posture, une connexion profonde avec la femme, les différentes formes d’abrazo, la qualité du mouvement, d’ou il vient et comment le libérer.


Je le dis : cela fait naître des modes absurdes, le « star system », la mouvance « VIP », la désinformation de l’histoire du tango pour son propre bénéfice ; ceux qui s’autoproclament inventeurs de figures ou mouvements qui relèvent du patrimoine commun sont lamentables.

Ceux avec qui j’ai appris étaient plus exigeants et moins ambitieux. Ils n’étaient pas « fast food ». Certains « génies » quand ils font leurs exhibitions sont aussi « fast food » et dansent comme des enseignants, parce qu’ils ont appris comme enseignants, ils apprennent des vérités absolues et ainsi on les voit statiques. Ils ne dansent pas pour être des artistes uniques, ils dansent pour que leur élève sente que lui aussi il peut le faire, et suggèrent : « je t’enseigne ce petit truc, viens, payes moi et tu seras dans le coup (« en la onda »)


Pour moi, le dernier grand couple, fut Roberto Herrera et Vanina Bilous. Ils proposaient quelque chose d’exceptionnel, inimitable et super esthétique. Aujourd’hui l’esthétique « nuevo » est pauvre et superficielle ; nombreux sont les professionnels de la danse, qui n’ont pas l’œil conditionné, qui ne cherchent pas à être « à la mode » préfèrent de loin Gloria et Eduardo par exemple.  Bien sur il y a des gens qui dansent bien, mais on voit une désorientation et une médiocrisation  générales, beaucoup dansant de la même manière, comme clonés. L’idée aujourd’hui est de danser comme les autres, ce qui avant était l’inverse, le défendu.  Cela ne t’émeut pas, c’est comme sans âme, cela ressemble à un défilé de mode.


Peut être suis je pessimiste, bien que beaucoup de gens pensent comme moi, mais si on continue comme cela, bientôt, il n’y aura plus de danseurs de tango.


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